Que signifie le niveau « A+ » pour la dette souveraine française ?
Les agences de notation évaluent au fil du temps la solidité financière d’acteurs qui émettent des obligations pour se financer. Les prêteurs peuvent se référer à un barème de notes exprimées sous la forme de lettres. Les experts indépendants donnent ainsi leur point de vue sur la capacité de ces émetteurs à rembourser leur emprunt ou à faire défaut. Il en découle une prise de risque qui est répercutée dans le taux d’emprunt obligataire.
Pour être concret, une obligation notée « A+ » a une probabilité de défaut de remboursement comprise :
- entre 0,02 % et 0,05 % sur un an ;
- entre 0,2 % et 0,3 % sur 5 ans ;
- environ 0,5 % à 0,6 % sur 10 ans.
En revanche, un triple A jauge une probabilité de défaut de remboursement de :
- 0 % sur un 1 an ;
- 0,05 % sur 5 ans ;
- 0,1 % sur 10 ans.
Depuis l’automne 2024, la note de la France octroyée par l’agence Fitch était déjà placée en perspective négative. L’absence de signes d’amélioration ne laisse aucun doute sur une dégradation. Ce qui est advenu le 12 septembre dernier, la France perdant son double AA pour passer à l’échelon intermédiaire A+.
De très bon élève à bon élève : quel impact immédiat sur les marchés ?
Contrairement à ce que l’on aurait pu craindre, la réaction des marchés à la décision de Fitch est restée mesurée. La raison est simple : la prime de risque de la France avait déjà progressivement intégré la détérioration budgétaire. Autrement dit, le marché a ajusté son prix depuis plusieurs mois en tenant compte de la possibilité d’un déclassement. Indéniablement, la chute du gouvernement Bayrou a confirmé les craintes de cette instabilité politique qui ne permet pas de mettre en place les conditions pour mieux contrôler et endiguer le déficit de la France.
À la mi-septembre 2025, l’État français se finance à 3,48 % sur 10 ans, un rendement désormais proche de celui de l’Italie, alors que la France bénéficiait historiquement d’un net avantage. Ironie du sort, l’agence Fitch vient de relever la notation de l’Italie de BBB à BBB+, une décision reflétant « une confiance accrue dans la trajectoire budgétaire de l’Italie, soutenue par une prudence budgétaire croissante et un engagement fort à atteindre les objectifs budgétaires » fixés au niveau de l’Union européenne.
En revanche, l’écart de taux entre la France et le très bon élève allemand reste significatif, preuve que la perception de risque s’est dégradée pour Paris. Les taux d’intérêt des obligations françaises se sont déjà écartés par rapport à ceux de l’Allemagne ou des Pays-Bas. À 10 ans, la France emprunte désormais à un taux supérieur de 0,80 % par rapport à ces deux pays. Ce n’est donc pas uniquement le niveau absolu des taux qui compte, mais aussi la manière dont la dette française se positionne par rapport à celle de ses principaux voisins.
Fitch, en attendant S&P et Moody’s : quel est le risque d’un alignement des agences de notation ?
Cette décision ne signifie pas qu’un consensus se forme parmi toutes les grandes agences. Les deux leaders du secteur, S&P et Moody’s, maintiennent pour l’instant une notation en « double A ». Mais les prochaines échéances seront cruciales : Moody’s rendra sa décision le 24 octobre 2025 et S&P le 28 novembre 2025. En revanche, l’agence Morningstar DBRS a donné son évaluation ce vendredi 19 septembre s’alignant sur Fitch en déclassant la note française à AA.
Les experts pointent une trajectoire d’assainissement budgétaire plus lente qu’anticipée et des défis posés par la fragmentation politique. Ils estiment que l’absence de consensus « entrave la capacité du gouvernement à prendre des mesures budgétaires décisives ». Par conséquent, la France montre des « risques élevés » de ne pas atteindre ses objectifs afin de réduire son déficit à 4,6 % du PIB.
Une dégradation similaire chez S&P ou Moody’s pourrait créer trois effets possibles :
- Une demande réduite des banques : les règles prudentielles (notamment Bâle III) intègrent les notations pour évaluer le risque. Une baisse de AA à A pourrait contraindre certaines banques, surtout hors zone euro, à réduire leurs expositions en dette française.
- Des contraintes pour certains fonds d’investissement : certains mandats « investment grade core » exigent un seuil minimum de notation autour du double A. Une perte de ce niveau pourrait déclencher des réallocations, même si elles restaient limitées. Néanmoins, les montant concernés, par exemple dans le cadre des contrats d’assurance vie, sont marginaux.
- Une hausse plus large de la prime de risque : la combinaison de plusieurs signaux négatifs venant d’agences majeures renforcerait la méfiance des investisseurs, renchérissant durablement le coût de financement.
Fitch reste la plus petite des trois grandes agences ; si S&P et Moody’s confirmaient son jugement, l’effet de marché serait plus marqué.
L’automne décisif : budget, déficit et verdicts
La fin de l’année 2025 sera déterminante pour la trajectoire financière de la France avec des rendez-vous clés :
- la présentation du budget et des trajectoires de déficit qui l’accompagnent ;
- la décision de Moody’s le 24 octobre ;
- la décision de S&P le 28 novembre.
Un cadrage budgétaire crédible et progressif pourrait suffire à contenir la pression sur les taux.
À l’inverse, une combinaison de prévisions jugées irréalistes et de nouvelles dégradations déclencherait une hausse supplémentaire des primes de risque et, in fine, un renchérissement de la charge de la dette avec une conséquence directe sur le coût de financement de l’état via les taux plus élevés sur les nouvelles émissions de dette.
Dégradation Fitch : quels effets sur les taux immobiliers et les produits d’épargne ?
En matière de crédits immobiliers, les banques ont déjà commencé à augmenter légèrement leurs taux après plusieurs mois de stabilité. Le maintien des taux directeurs par la Banque centrale européenne (BCE), associé à la décision de Fitch, laisse plutôt envisager une hausse progressive dans les mois à venir. « Nous nous attendons à une légère augmentation des taux d’ici à la fin 2025, dans une fourchette de 3,25 % à 3,5 % pour des durées de crédit de 20 à 25 ans », évoquait dans Capital Thomas Lefebvre, vice-président de SeLoger chargé des données.
L’impact sur les livrets d’épargne réglementés est nul, car leur taux est calculé par rapport à l’inflation. Or, les prévisions de l’Insee confirment une inflation basse jusqu’à la fin de l’année, autour de 1,1 %. Elle devrait être à 1,03 % entre juillet et décembre 2025, soit la période de référence pour valider la révision du taux du Livret A au 1er février 2026.
La question fiscale sera à surveiller puisque les déficits s’accentuent. Quelles seront les réponses du gouvernement Lecornu : hausse des impôts, instauration de nouvelles contributions ou réajustement des avantages fiscaux existants ? Aucun changement n’a encore été annoncé par le gouvernement, mais il s’agit d’un scénario que les épargnants doivent garder à l’esprit.
Alors, vraiment rien n’à Fitch ?
En résumé, la décision du 12 septembre marque un ajustement déjà largement anticipé par les investisseurs : la France demeure considérée comme un emprunteur solide, en partie protégée par son appartenance à la zone euro et la garantie apportée par la fiabilité de la BCE. Toutefois, son capital de confiance s’est érodé. L’avenir dépendra avant tout de la capacité des autorités à inscrire noir sur blanc une trajectoire budgétaire jugée convaincante, condition essentielle pour rassurer agences de notation et marchés financiers.