Face aux incertitudes, les Français épargnent, la croissance grelotte

Face aux incertitudes, les Français épargnent, la croissance grelotte

Le constat est frappant : le taux d'épargne des ménages français atteint un niveau historique de 18,9 % de leur revenu disponible brut au deuxième trimestre 2025. C'est un record sur 45 ans, sauf durant la période de la crise sanitaire. Quelles conséquences ?

Rédigé par Olivier BALBASTRE

le 26 Octobre 2025

L’incertitude érigée en stratégie d’épargne

Face à la montée des incertitudes économiques et géopolitiques, les ménages français recherchent aujourd’hui une épargne de protection, allant au-delà de la simple épargne de précaution. Ils souhaitent se constituer des filets de sécurité en restant maîtres de leur argent.

Ce taux d’épargne exceptionnel (18,9 %) est un indicateur direct de la crainte face à un contexte fragile et d’un manque de confiance dans l’avenir à court terme. Les Français s’installent dans une culture d’anticipation négative. Toutefois, ce niveau d’inquiétude, jugé « vertigineux » par certains observateurs, peut être aussi considéré comme « paradoxal ». La prudence persiste alors que le taux de chômage est contenu (7,5 % au deuxième trimestre 2025) et que l’inflation est jugée basse et stabilisée (1,2 % en septembre 2025).

L’incertitude politique et budgétaire est également un moteur puissant. Trois Français sur quatre se disent inquiets de la situation. D’après une modélisation économique, la dérive du déficit public depuis deux ans serait à l’origine d’une hausse du taux d’épargne de 1,2 point en 2025. L’un des axes d’explication est le suivant : les ménages les plus aisés augmentent leur épargne, anticipant une probable hausse d’impôts futurs (effet Ricardo-Barro).

Les disparités des épargnants : qui sont les vrais écureuils ?

Le taux d’épargne record de 18,9 % masque de fortes inégalités. L’épargne est une fonction croissante du revenu : plus on gagne, plus on épargne. En 2022, les 20 % de Français les plus aisés ont épargné en moyenne 27 % de leur revenu. À l’opposé, environ six Français sur dix n’ont pas la capacité d’être des « écureuils ». Neuf millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté.

Ce sont principalement les seniors qui sont le moteur de la hausse. Les personnes âgées de 65 ans ou plus ont contribué pour environ deux tiers de la hausse du taux d’épargne entre 2023 et 2024, notamment les plus modestes. Cette concentration s’explique par la revalorisation de leurs pensions de retraite (les pensions de base ont augmenté de 5,3 % en 2024). Leur consommation n’a pas suivi cette hausse de revenus, les retraités ayant choisi de capitaliser plutôt que de dépenser.

Les plus âgés épargnent par précaution, mais aussi pour la transmission ou l’assistance à leurs proches, une motivation citée par 28 % d’entre eux dans l’enquête de conjoncture après des ménages (Camme), réalisée en mars dernier par l’Insee. En contraste, les jeunes adultes de 18 à 29 ans enregistrent le taux d’épargne nette le plus faible, à seulement 4 % de leurs revenus selon Comptes nationaux par catégories de ménages publiés par l’Insee (contre 11 % chez les 30-39 ans, 10 % chez les 40-49 ans, 15 % chez les 50-64 ans et 8 % chez les 65 ans ou plus).

Des placements sécuritaires, l’assurance vie plébiscitée, le Livret A moins

Les Français manifestent une forte aversion au risque. Ils privilégient la liquidité : 61 % d’entre eux préfèrent des placements totalement disponibles, même s’ils offrent une rémunération plus faible. Cette préférence pour le risque zéro se voit dans le fait que les placements sans risque et l’épargne réglementée représentent six euros épargnés sur dix.

L’assurance-vie demeure le placement favori des ménages, avec 76 % des épargnants le jugeant intéressant en 2025. Elle est plébiscitée en raison d’un renforcement de son image en termes de fiabilité, de sécurité, et d’intérêt sur le long terme. En revanche, le Livret A recule nettement. Suite à la baisse de son taux de rémunération (passé de 3 % début 2025 à 1,7 % au 1er août 2025), le Livret A a connu une décollecte importante en septembre : les épargnants ont retiré 1,95 milliard d’euros de plus qu’ils n’en ont déposé.

Si le Livret A reste privilégié par les moins de 35 ans, les plus jeunes (18-24 ans) montrent un attrait plus marqué pour les actions (51 %) et les cryptoactifs (36 %). Ces placements sont perçus comme un moyen rapide de s’affranchir des banquiers et de reprendre le contrôle de leurs finances, d’autant que la prise de risque apparaît moins pesante quand on a le temps devant soi. 

L’épargne, ce réflexe qui coûte cher à la croissance

L’accumulation de cette épargne de précaution, concentrée chez les plus aisés et portée par l’inquiétude, a un impact macroéconomique. La prudence des Français pèse sur la reprise et pénalise la croissance, car la consommation, principal moteur de l’économie en France, est freinée.

Le comportement de « fourmi » se traduit par un patrimoine financier massif de 6 300 milliards d’euros. Ce montant colossal représente près de deux fois la dette nationale. Et il est tentant de faire le lien entre les deux. Mais cette prudence actuellement exacerbée est-elle le symptôme d’une peur justifiée ou un frein majeur à l’économie nationale ?

En réalité, le véritable problème n’est pas le montant du capital, mais son usage. Une grande partie de cette épargne liquide finance les déficits publics. Des économistes décrivent ainsi le financement de la dépense publique par la dette comme un mécanisme de « Robin des Bois inversé » : on prend l’argent à tout le monde, y compris aux pauvres, pour payer des intérêts aux plus aisés qui détiennent cette dette.

Il est donc crucial de réorienter ce capital. La France, plombée par sa dette et ses tergiversations politiques du moment, doit purger rapidement ses finances publiques pour se préparer à la « nouvelle ère extraordinaire de prospérité » et d’investissement qui se dessine à l’échelle mondiale.