Répartition contre capitalisation : deux logiques différentes
Le système de répartition, choisi par la France depuis plus de quatre-vingts ans, fonctionne de manière à ce que les travailleurs financent les personnes déjà pensionnées. Les cotisations des actifs paient les pensions des retraités d’aujourd’hui. Dans une chronique, François Lenglet, journaliste économique décrit ce système comme étant « à bout de souffle » face aux défis démographiques majeurs : « l’allongement de la durée de la vie et l’effondrement simultané de la fécondité [créant] un effet de ciseau fatal, qui effondre nos finances [avec] plus de dépenses et moins de rentrées ».
Malgré la succession des réformes depuis 1993, la « démographie va plus vite que la réforme [et] l’apparente sécurité de la répartition est une illusion ». Le système est vulnérable au « risque démographique et au risque économique, car une récession détruit des emplois et amoindrit donc les cotisations ». Autre traduction : les retraités actuels « ont en réalité contribué deux fois moins que leurs aînés, car ils ont fait deux fois moins d’enfants », demandant implicitement à leurs enfants de cotiser deux fois plus.
L’illusion de sécurité provient de l’idée « que l’État assurera toujours les fins de mois difficiles », ce qui n’est « pas vrai, surtout lorsque la puissance publique se trouve dans la pire situation financière de la zone euro ». Dans ce contexte, « beaucoup concluent qu’ils n’en auront pas pour leur argent, entre les cotisations versées et le montant de pension qu’ils s’attendent à percevoir ».
Au sein d’un système par capitalisation, les travailleurs « financent leur propre retraite grâce aux cotisations qui sont placées en Bourse ». C’est un dispositif d’épargne individuelle sur la durée de la vie active, où l’argent épargné « serait investi sur les marchés financiers à long terme, pour valoriser un capital qui viendrait compléter la pension servie par notre bon vieux système ». C’est un modèle dans lequel « on paie pour soi » synthétise l’éditorialiste.
La capitalisation en France aujourd’hui : une présence discrète, mais croissante
À la différence d’autres nations comme les États-Unis, la Suède ou les Pays-Bas, la France a accordé une place confidentielle à la capitalisation depuis quatre-vingts ans. Toutefois, le mécanisme y existe principalement sous deux formes : la capitalisation obligatoire et l’épargne-retraite supplémentaire.
La capitalisation obligatoire concerne uniquement certaines professions. Citons par exemple l’Établissement de retraite additionnelle de la fonction publique (ERAFP), fondé en 2003, ou la caisse d’assurance-vieillesse des pharmaciens libéraux.
L’épargne-retraite supplémentaire est généralement facultative. Elle englobe des dispositifs mis en place par des employeurs à leurs salariés et des produits financiers que ces derniers peuvent souscrire. Le Plan d’Épargne Retraite (PER), encouragé par la loi Pacte de 2019, est un exemple notable. Ce type de contrat affiche un succès grandissant : selon les données du Ministère de l’Économie, il y avait « plus de onze millions de titulaires » d’un PER au troisième trimestre 2024, contre « environ 4,5 millions à la fin 2020 ».
Malgré ce succès, la retraite supplémentaire reste minoritaire. Les prestations versées via ces dispositifs représentent « moins de 3 % de l’ensemble des droits à une assurance-vieillesse ». Elle est par ailleurs « plutôt concentrée sur des personnes aisées, qui sont en capacité d’épargner ».
L’avantage régulièrement avancé en faveur du système de capitalisation est la rémunération offerte par la bourse. Selon l’économiste Antoine Bozio, « il ne fait aucun doute que le rendement des marchés est supérieur, depuis les années 1980, au rendement de la répartition ». Cela pourrait permettre d’obtenir « des taux de remplacement plus élevés, à niveau de cotisation constant » si les retraites pouvaient être financées par un « surcroît de capitalisation ». L’économiste Olivier Babeau, cité par François Lenglet, a calculé qu’un « smicard qui aurait investi toutes ses cotisations retraite en Bourse sur les quarante dernières années profiterait d’une pension deux fois supérieure à celle qui lui est servie par la répartition ».
Un autre argument majeur est la diversification des risques. La capitalisation est exposée aux risques des marchés financiers, comme lors des périodes moins favorables (1945-1985 par exemple) ou des crises (l’entre-deux-guerres, avec la crise des années 1930, explosion de la bulle internet de 2000, crise des subprimes en 2008). De son côté, la répartition est vulnérable aux risques économiques (récession) et démographiques. Associer les deux systèmes permettrait ainsi « de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier, une sorte de “en même temps” qui, pour une fois, aurait du sens ».
Évolution du système : les arguments en faveur d’une capitalisation collective obligatoire
Le retour de la capitalisation dans le débat public est poussé par une partie du patronat, notamment la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises) et le Medef (Mouvement des entreprises de France), ainsi que par plusieurs personnalités classées à droite et au centre droit de l’échiquier politique. Schématiquement, leur proposition consiste à « édifier un pilier de capitalisation collective obligatoire dont la gestion serait confiée aux partenaires sociaux et qui viendrait compléter nos régimes par répartition ».
Parmi les principales justifications avancées, l’objectif est de « contrebalancer la dégradation relative du niveau de vie des retraités par rapport à celui du reste de la population », qui risque de se traduire par une baisse du taux de remplacement. Autre argument : le souhait d’élargir « la capitalisation afin que les salariés des petites et moyennes entreprises y aient davantage accès », car actuellement, elle profite surtout aux collaborateurs de grandes sociétés.
Les promoteurs de cette réforme arguent d’une « forme d’angoisse existentielle » autour du système de retraite par répartition, car les réformes successives « n’ont pas réglé tous les problèmes ». Beaucoup doutent de l’adéquation entre les cotisations versées et la pension attendue et se tournent vers un modèle où « on paie pour soi ».
Par ailleurs, l’industrie financière exerce un lobbying, avec le soutien des milieux patronaux, pour promouvoir de tels dispositifs qui pourraient leur ouvrir de nouveaux marchés. Des acteurs numériques se positionnent d’ailleurs sur la solution du plan d’épargne retraite individuel à l’image de BoursoBank (PER MATLA) et les courtiers en ligne Linxea, Placement-Direct, Nalo, Yomoni, Ramify ou Goodvest.
Les défis à relever et une mise en œuvre complexe
Le terme même de capitalisation dégage en France une « odeur sulfureuse », voire un effet repoussoir, « largement idéologique ». Il est parfois associé négativement au capitalisme ou à la finance. Au-delà des perceptions, la mise en œuvre d’une telle réforme est compliquée. Toute la question est de savoir comment augmenter la part en capitalisation. Si le montant total des cotisations reste inchangé, il faut trouver d’autres ressources.
Pour l’économiste Charles Dennery, une première proposition sur le papier consiste à « faire baisser les retraites suffisamment pour réaliser des excédents qui puissent être investis ». En contrepartie, cela « imposerait des restrictions fortes sur le niveau des retraites » à court terme. Autre idée : « accroître les prélèvements obligatoires », mais cette fois, c’est la sphère politique qui s’y refuserait, notamment à droite. L’économiste mise « sur la croissance » en relevant le taux d’emploi.
Bertrand Martinot, partisan de la réforme, propose une voie pour une cotisation capitalisation « sans augmenter les prélèvements nets sur les salaires ». Cela passerait notamment par des « économies sur des dépenses de solidarité et par une revalorisation des pensions à un rythme moins rapide que l’inflation, durant plusieurs années ». Dans tous les cas de figure, introduire davantage de capitalisation ne peut se faire que très graduellement, à faible dose. Une chose fait consensus : la question des retraites ne peut se résoudre sans demander « d’efforts aux retraités ou aux actifs proches de la retraite ».
Le débat sur la capitalisation et l’alternative d’un système mixte reflète une recherche de solutions face aux défis structurels du système de retraite par répartition. Bien que préliminaires, ces réflexions sont essentielles pour traiter un enjeu majeur. En tant qu’épargnant français, vous devez comprendre ces mécanismes pour anticiper l’évolution potentielle de votre future retraite et envisager, si pertinent pour votre situation, les dispositifs d’épargne retraite supplémentaire déjà existants (comme le PER).
