Chéquier, un mode de paiement voué à disparaître ?
Le chèque vit-il ses dernières années dans les services fiscaux ? La Direction générale des finances publiques (DGFiP) a confirmé début août qu’une réflexion est en cours sur son avenir comme moyen de paiement des impôts et des amendes. Aucun calendrier n’a été fixé, mais selon Le Monde, le dernier centre de traitement des chèques, situé à Rennes, pourrait fermer en 2027... une hypothèse que l’administration n’a pas confirmée, mais qui suscite des inquiétudes autour de la fermeture du dernier centre d’encaissements basé à Rennes. Pour rappel, en 2024, ce dernier a traité 8,3 millions de chèques, contre 30 autres millions pour le prestataire privé Tessi.
Pourquoi une telle réflexion ? En dix ans, le nombre de chèques encaissés par le Trésor public a chuté de 72 %, pour tomber à 40 millions en 2024, avec une accélération de cette baisse (-25 % l’année passée). Les encaissements par chèque représentent 1 % en montant des recettes fiscales. D’ailleurs, depuis 2019, il est déjà interdit de régler plus de 300 euros par chèque sous peine d’une pénalité de 0,2 %. De manière globale, en 2024, le chèque était concerné par 4 % des opérations financières en France contre 37 % il y a vingt ans.
Chèques : un usage générationnel
L’argument générationnel demeure important dans l’explication de cette dynamique. Si les retraités continuent de l’utiliser par habitude, les actifs et encore plus les jeunes s’en détournent. La carte bancaire par paiement sans contact et le paiement mobile par smartphone deviennent la norme pour régler ses achats en magasin, accélérée suite à la pandémie et à la démocratisation des applications de paiement (Appel Pay, PayLib, Lydia, Wero, etc.). Sans compter la réticence des commerçants pour des raisons de fraudes.
D’ailleurs, la diminution de l’usage des chèques n’est pas la seule raison évoquée par Bercy pour conduire sa réflexion. Julien Lasalle, directeur adjoint des études et de la surveillance des paiements de la Banque de France, rappelle que « le chèque est un moyen fraudogène et coûteux en gestion. Il représente 2 % du nombre de paiements scripturaux, mais plus de 20 % des montants de fraude annuels. C’est un support papier avec peu de sécurité et sans mécanisme d’authentification, qui peut être volé ou détourné facilement. »
Amendes, impôts et ensuite ?
Attention diminution ne signifie pas pour autant disparition. La preuve : le paiement par chèque représentait 800 millions d’euros l’an dernier. La spécificité française est également très marquée puisque, selon la Banque centrale européenne (BCE), la France est à l’origine de 88 % des chèques émis en zone euro. Cependant, la réflexion menée par Bercy pour supprimer la possibilité de payer par chèque ses impôts et ses amendes s’inscrit dans une logique de disparition, couplée à une logique démographique des utilisateurs.
La liste des éléments concernés par ce changement envisagé par le Trésor Public pourrait s’allonger. Outre les contraventions et les taxes, les paiements des factures d’eau, d’électricité et d’Ehpad pour les communes seraient potentiellement concernées à terme. Tout comme les cantines des écoles publiques, les piscines, etc. Plus généralement, tout ce qui est en lien avec un établissement public. Bercy valorise les alternatives au chéquier comme les virements, les paiements automatiques, les réseaux de paiement de proximité comme les buralistes, etc.
Le cash toujours apprécié comme garant d’indépendance et de sécurité
Les paiements en argent liquide sont également en recul. D’après les chiffres de la Banque de France, en 2024, le nombre de paiements réalisé par carte bancaire (48 %) dans les commerces de proximité est supérieur à celui effectué en cash (43 %). Va-t-on faire un monde cashless pour autant ? Pas forcément. Un sondage de la Monnaie de Paris indique que huit Français sur dix se disent attachés aux espèces et 94 % en possèdent chez eux. Dans un rapport de 2025, la Banque de France relève que les espèces gardent leur place de moyen de paiement le plus utilisé aux points de vente au sein de la zone euro.
Si l’utilisation des espèces baisse, la demande en cash progresse dans le monde. Le degré de confiance est particulièrement salué pour expliquer cette dynamique. Les crises lors du passage du cyclone Chido et la panne électrique géante en Espagne ont démontré l’utilité d’avoir des espèces. Autre atout du cash : la non-dépendance aux entreprises privées qui contrôlent les autres formes de paiement à la fois pour les particuliers et pour les États.
Développer le paiement instantané en Europe
Pour regagner de la souveraineté vis-à-vis des géants américains et contrebalancer la puissance des paiements par carte bancaire, ces derniers développent le paiement instantané. L’idée est d’accélérer son adoption comme le montre l’obligation imposée aux banques de l’Union européenne à recevoir des paiements instantanés et à en envoyer au même tarif qu’un virement classique à partir d’octobre. Or, généralement, les frais d’un virement traditionnel sont nuls.
Le combat sera rude, car les paiements instantanés ne pesaient que 4 % des paiements en Europe contre 16 % à l’échelle mondiale en 2023 selon un rapport Capgemini. L’un des soucis majeurs réside dans la fragmentation du marché. L’Allemagne, la France et la Belgique ont développé la solution de paiement instantané Wero, alors que l’alliance EuroPA regroupant des banques en Espagne, Italie et Portugal utilisent le concurrent Bizum pour les paiements transfrontaliers. Un rapprochement est en cours entre les deux initiatives, les acteurs annonçant en juin une démarche pour instaurer l’interopérabilité de leurs systèmes.
Pour gagner une marge de manœuvre dans la souveraineté des paiements, l’Union européenne pourrait s’inspirer du succès de Pix au Brésil. L’application de règlement instantané permet à la population de payer en magasin, en ligne ou de rembourser un ami. Depuis 2020, Pix a séduit 160 millions de personnes (75 % de la population). De quoi agacer les géants américains.
